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BASM: Pluie du diable au cinéma le 18 novembre
QUATRE QUESTIONS À PHILIPPE COSSON

1) Pourquoi avoir choisi le thème des sous munitions ?

Au début des années soixante-dix, je militais dans une organisation qui s’opposait à la guerre du Viêt-Nam et qui dénonçait les horribles bombardements US, non seulement sur ce pays mais également sur les pays voisins, le Laos et le Cambodge. Durant ces années Pompidou-Giscard, nos autorités apparentaient ce discours à de la propagande mensongère.
Nos correspondants sur place parlaient d’une violence démesurée et des dégâts causés par les bombardements sur les habitations et les populations civiles. Les B52 américains larguaient leurs millions de tonnes de bombes et en particulier un modèle que nous appelions naïvement les « bombes à billes ». Ce n’est que plus tard que nous avons compris, qu’en fait, ces billes étaient des petites bombes semblables à des grenades. Et déjà, dès ces années-là, nous savions que toutes ces « bombies » n’explosaient pas toutes à l’impact et que les populations d’Asie allaient vivre avec cette menace pendant plusieurs années.
J’avais réalisé en 2005 un documentaire pour la télévision sur le problème posé par les mines antipersonnel et les dégâts qu’elles occasionnent…  Lors de mes recherches de documentation sur ces « armes inhumaines », un officier du Génie avait disposé devant ma caméra une variété de mines antipersonnel (les quatre principaux modèles) et m’en expliquait le fonctionnement. Une fois l’exposé terminé, il disposa parmi ces redoutables engins un autre modèle qui ressemblait à une boule de pétanque (le flash-back de trente ans...) et qu’il assimilait donc à un autre type de mines qu’il appelait bombe à sous-munitions. C’était comme si pour l’instructeur que j’interviewais, il existait donc un cinquième type de mines antipersonnel qu’on appelle les bombes à sous munitions. Ce dernier fut très vite rappelé à l’ordre par son supérieur (de façon radicale) sur le fait qu’il n’y avait aucun traité qui interdisait l’utilisation de cette boule métallique et que, à ce moment-là, « ils » (les militaires) étaient autorisés à les utiliser ! J’ai bien vu que même au sein de l’armée française, une confusion s’établissait entre mines antipersonnel et bombes à sous-munitions. Je n’allais pas en rester-là. Cette petite bombe ne m’était pas totalement inconnue… J’en conclus d’ailleurs que tout engin qui explose au contact d’une personne, qu’il s’appelle sous-munition ou mine, est une mine antipersonnel.


2) Pourquoi le Laos ?

Au début de l’écriture du projet, j’avais choisi de faire un état des lieux en empruntant, comme je le disais, le chemin du fer. Une investigation qui irait des pays pollués tels que le Liban, le Viêt-Nam, le Cambodge, le Laos, l’Afghanistan et les pays pollueurs, la Russie, la Chine, les Etats-Unis et la France, afin de désigner les coupables qui font de notre planète un enfer.
J’avais d’abord choisi l’Afghanistan. Plusieurs raisons m’en ont dissuadé.
Le sujet que j’avais décidé d’aborder traitait des BASM, or l’Afghanistan est un véritable supermarché de l’horreur, les engins non explosés, les mines antipersonnel et autres pièges laissés par les armées de l’envahisseur soviétique, auraient à mon sens, apporté une confusion chez le spectateur. Je voulais que mon témoignage soit précis et devant cette multitude d’engins de mort très élaborés, je me devais de ne pas me disperser. De plus, ce pays est en guerre et d’une part je n’ai pas souhaité faire prendre de risques à l’équipe qui devait m’accompagner, et d’autre part je ne me serais pas retrouvé dans une explication politique de la situation actuelle.
Le Laos, qui est aussi un pays représentatif du carnage causé par les bombes à sous-munitions, a une particularité qui le rend un peu différent des autres. Ce pays illustre à lui seul la continuité des monstruosités des années soixante-dix et le fait que, près de quarante ans plus tard, des victimes innocentes meurent au quotidien dans un oubli total.
La quasi totalité des accidents relève de ces engins explosifs. Il y a peu de mines au Laos. Je rappelle que ce pays n’était pas en guerre et les bombardements US sur ce petit pays y ont été beaucoup plus importants qu’au Viêt-Nam et qu’au Cambodge. Quand les B52 de l’Oncle Sam ne pouvaient pas larguer leurs bombes sur le Nord du Viêt-Nam à cause de la défense anti-aérienne de l’Oncle Hô, ils lâchaient leur cargaison sur le Laos afin de pouvoir atterrir les soutes vides, en toute sécurité.
Les chiffres annoncés par les experts montrent que sur les 277 millions de sous-munitions larguées sur ce petit pays, 78 millions d’entre elles seraient encore actives.

Mais comment dénoncer cette injustice et la rendre publique ?
L’injustice réside dans le fait que les Américains ne reconnaissent toujours pas avoir bombardé le Laos.
Les GIs qui opéraient sur le territoire lao étaient obligés de porter des vêtements civils. Ils étaient engagés par la CIA et non par l’US Army…
Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la préoccupation des paysans lao. Ils ne cultivent plus ou très peu le riz, car les rizières sont beaucoup trop polluées par les BASM. Ils ont finalement le choix entre crever à cause des bombies ou crever de faim…
Les autorités interdisent la collecte du métal et ferment les yeux sur ceux qui le font quand même, pour éviter que la famine ne gagne la population laotienne.
Un des paramètres importants qui m’a également fait choisir ce pays est que le paradoxe le plus flagrant se situe entre la beauté de la nature et la mort qui y règne de façon perverse… tapie dans l’herbe.
En fait, au Laos, je me sentais psychologiquement plus à l’aise, car cela me permettait de rester fidèle à mes opinions de l’époque et de vérifier si notre engagement d’alors avait engendré une « société meilleure ».
Les camarades des années soixante-dix que j’avais connus à Paris étaient retournés à Vientiane à la fin de la guerre et m’ont permis de m’intégrer plus facilement dans les populations.


3) Qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant ce tournage ?


Dès notre arrivée à Vientiane, quand on nous a demandé quelle était la raison de notre voyage, on expliquait : « un film contre les sous munitions ». Je ne parle pas laotien. J’ai très vite appris à dire ce mot en lao à force de l’entendre : « sous-munition ». Ce mot devient comme un laissez-passer. Tout le monde le comprend, le connaît, même les enfants…
Ce qui marque aussi c’est le décalage entre la culture lao et la nôtre. Les Laotiens sont gentils, dévoués et hospitaliers. Ils nous racontent avec dignité et détachement l’inacceptable, la souffrance ou la disparition d’un être cher sans émettre une quelconque réaction d’émotion. Ils n’attendent rien en retour. Eux, ils sont habitués à ce que les gens meurent tous les jours. Ils disent qu’ils se sentent oubliés du reste du monde, alors ils vivent dans ce cauchemar avec fatalité. Un jour, ce sera eux, c’est comme ça ! Pas de surprise. Je crois même qu’ils ne comprenaient pas pourquoi un Européen avait pu s’intéresser à leur sort.
Au début du tournage, nous venions d’arriver dans la jungle et des parents de victimes nous expliquaient comment leurs enfants étaient morts en jouant avec la bombie. En fait, ils ne témoignaient pas de leur souffrance. Ils profitaient de la caméra pour décrire les bombes qu’il ne fallait pas toucher. Elles sont jaunes avec des petites ficelles… J’ai décidé d’interrompre l’interview, les récits étant trop durs à entendre, à admettre pour un Occidental.
La mère d’un de ces enfants était adolescente à l’époque des bombardements. En fait, elle n’a compris que beaucoup plus tard que les Américains bombardaient le pays. Au début, elle pensait que des mauvais esprits punissaient son village de quelque chose qu’elle n’aurait pas dû faire. Depuis, elle a pris l’habitude de se déplacer en forêt en tenant un couteau à la main afin de chasser ces mauvais esprits… En réalité, il faut comprendre que les B52 volaient à de très hautes altitudes (8000, 10 000 mètres). Les Laotiens ne voyaient ni n’entendaient les avions. Alors bon, les mauvais esprits, pourquoi pas, ça tient la route…
Et puis il y a eu cette petite fille de huit ans, à Khamouane, dont le père gravement handicapé avait survécu à l’explosion de cette CBU 44B (Cluster Bomb Unit ou sous-munition) et qui rêvait d’un monde sans bombe et sans serpent. D’ailleurs, ce film, il est pour elle aussi.


4) Quel message ?


Un des témoins du film fait passer un message qu’il est important de rappeler la chose suivante, d’autant plus que cet intervenant est un ancien officier de l’armée française, engagé dans les forces spéciales pendant 18 ans et qui est devenu démineur et instructeur en déminage au Laos : « avant qu’un politique ou un décideur ne s’engage à prendre une décision aussi grave que celle d’utiliser des bombes à sous-munitions, même quand il s’agit de conflits armés, qu’il réfléchisse bien à deux fois avant de prendre cette décision et qu’il se rende bien compte des dégâts que cela va occasionner ».
Avec les bombes à sous-munitions, les alliances militaro-industrielles l’avaient emporté sur la raison. La ratification du Traité d’Oslo a finalement banni des armes honteuses, qui, à la première, à la deuxième, à la troisième génération, étaient devenues obsolètes. A Oslo, la France a fini par bannir une arme qui appartenait au passé.
Les fabricants d’armes sont devenus et deviendront de plus en plus créatifs. Dès lors qu’une bombe à sous-munitions est tirée ou larguée par radioguidage, ou encore est télécommandée (missile Apache, obus Bonus), elle n’entre pas dans le cadre de l’interdiction du traité. Ces marchands de mort nous rassurent. Ces armes ne tueront plus à retardement comme au Laos. Leurs effets seront immédiats et précis. Ces industriels aux chiffres d’affaires volumineux contournent les lois et expérimentent déjà de nouvelles générations de bombes à sous-munitions. Pour eux, l’argent compte plus que la vie.
Et nous voyons bien que, quand notre président devenu VRP d’occasion lors de sa visite au Brésil tente de vendre ses avions Rafales, mettant en avant les millions d’euros que cela va rapporter à la France ainsi que les 8 000 emplois qui vont être crées, ce n’est qu’un chantage au chômage des plus misérables.
Comme le disent les militants de la campagne pour interdire les bombes à sous-munitions : « ne baissons pas les bras, la route est encore longue ».

 

PHILIPPE COSSON, RÉALISATEUR

Philippe Cosson est producteur depuis 1989. Sa première production s’intitule Erreur de Jeunesse, de Radovan Tadic. Ce film obtient le prix de la jeunesse ainsi que le prix Perspective du cinéma français, lors du Festival de Cannes 1989, puis le prix spécial du jury à Florence et le grand prix spécial du jury au Festival de Belfort.
Il s’oriente essentiellement vers des coproductions étrangères : Argentine, Allemagne, Angleterre, Italie, Turquie, Syrie, Canada et Russie. Il produit une dizaine de longs-métrages, parmi lesquels Le Nuage, de Fernando Solanas, qui obtient de nombreux prix dans les festivals (Venise 98) ; Visiblement, je vous aime, de Jean-Michel Carré, et Alice la Malice, du même réalisateur, d’après un scénario de Pavel Lounguine. Il coproduit avec Daniel Toscan Du Plantier le film Karmen, au Sénégal.
Il produit également une cinquantaine de films documentaires tels qu’Un sous-marin en eaux troubles, pour France 2, ainsi que Le nageur d’Auschwitz. En 2005, il décide de passer à la réalisation dans le domaine du documentaire. Son premier film, les Armes de la honte, s’adresse à la télévision et traite des mines antipersonnel. Pluie du Diable est son premier long-métrage de cinéma sur le thème des bombes à sous munitions.

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